Réflexions sur le scepticisme


Réflexions sur le scepticisme

par Élie Beauchemin

 

La philosophie est souvent accusée, parfois à juste titre, de se détacher de la dimension «pratique» à laquelle elle devrait avant tout s’attarder. Force est d’admettre que l’histoire de la pensée témoigne abondamment, à tort ou à raison, de considérations intellectuelles métaphysiques qui n’ont aucune répercussion dans le «vrai» monde. Certes, la modernité très récente, notamment quant aux développements des sciences et de leur importance, laisse davantage place à un usage de la philosophie qui soit tourné vers la praxis. En revanche, parmi les philosophies qui ont un véritable impact, ici-bas, on peut aisément penser au scepticisme; toutefois loin d’être contemporain, ce courant de pensée vaste et riche laisse indéniablement dans son sillage aussi bien de grandes questions que d’intéressantes pistes de réflexion. De fait, nul doute que le scepticisme est au cœur des difficultés que posent de multiples problèmes reliés à la connaissance, et que ses lettres de noblesse, malgré les siècles et le combat que plusieurs ont mené contre lui, soient intact. C’est donc sur ce thème que nous nous proposons de se pencher dans ce présent travail. Nous nous intéresserons essentiellement, du point de vue de l’épistémologie, aux problématiques, aux défis et aux solutions qui concernent le scepticisme. D’abord, nous effectuerons un survol du scepticisme à son origine tel que développé par les Grecs, en traitant entre autres de ses raisons d’être, de son rapport à la vérité ainsi qu’aux croyances jusqu’à sa méthode, pour ensuite faire de même avec le scepticisme moderne tel qu’initié par Descartes et Hume. Nous tenterons finalement de tirer les éléments de cette philosophie qui se mettent en pratique qui nous apparaît les plus pertinents quant à une position cohérente face aux problèmes contemporains, au progrès et à l’attitude individuelle.

Le scepticisme

Afin de jeter les bases sur lesquelles nous nous avançons, traçons avant tout à grand trait le portrait du scepticisme tel qu’il peut être largement défini. Nous dirons qu’il s’agit d’une forme d’attitude philosophique par laquelle est systématiquement remise en question l’idée selon laquelle, dans la connaissance, le certain ou l’absolu est possible à atteindre, et qui se caractérise par sa dimension critique primordiale. Dès lors, le scepticisme entre en opposition directe par rapport au dogmatisme, qui défend l’idée selon laquelle des affirmations positives ont lieu d’être, en position d’autorité, confirmant ces caractères d’absolu et de certitude.

Tel que mentionné précédemment, le scepticisme fait son entrée dans l’histoire de la pensée à une époque fort lointaine qui est celle de la Grèce antique. On attribue communément à Pyrrhon (c. 360-270 av. J.-C.) le titre de premier philosophe sceptique de l’Occident. Opposé au dogmatique comme nous le verrons avec plus de précision éventuellement, Pyrrhon renonce aux conceptions qui sont dites nouménales, c’est-à-dire qui concerne les essences, les intelligibles, tel que Platon pouvait le concevoir, car il met l’accent et l’attention sur les phénomènes seulement, et dans quelle mesure ils sont relatifs: les choses sont ce qu’elles sont en apparence, ce qu’on connaît d’elles sont donc relié à nos sens, à ce que les phénomènes nous donnent. Il apparait donc adéquat de dire que la méthode de Pyrrhon est déjà empirique, on comprendra d’ailleurs que les piliers de la science moderne ont des racines profondes, les intuitions par rapport aux réel se rapprochent de certains de nos contemporains. Ainsi, le sceptique observe, il compare, et son jugement n’intervient pas ou peu. Les données sur lesquelles s’appuie le scepticisme de cette branche sont donc celles des phénomènes : « Ainsi, nous dit Diogène Laërce, selon les sceptiques, il y a un critère, c’est le phénomène. » (Léon Robin, 1928, p. 207). On ne peut dogmatiser à partir de ce phénomène, malgré sa position privilégiée dans l’examen du monde, en ce sens où il n’est pas absolu. En fin de compte, pour Pyrrhon, on ne peut se permettre de spéculer sur un quelconque premier principe fondateur ou sur les essences comme le faisait Platon.

Certains disciples Pyrrhon reprendront sa penser à leurs frais, l’un d’entre eux est Timon, qui dira que nos sensations et nos jugements ne nous rapprochent en rien de la vérité ou de la fausseté. Ainsi, non seulement on ne peut se fier à notre esprit, à notre raison, mais on ne peut se fier à nos sens, nous devons nous départir de toute opinion et demeurer distant de cette vaine quête. C’est donc par cet état d’âme primaire que, selon Timon, nous atteindrons dans un premier temps l’aphasie, étape à travers laquelle nous ne faisons l’affirmation de rien, nous demeurons impassibles,- (Olivier Dhilly, Bernard Piettr, 2007, p. 34) puis l’ataraxie, celle où nous serons dépourvus de tout trouble de l’âme.

Or, c’est à Sextus Empiricus que l’on doit reconnaître le mérite d’avoir rassemblé la pensée sceptique de son époque de manière globale et structurée, c’est donc pourquoi il importe d’exposer les grandes lignes de l’héritage qu’il laisse derrière lui. Dès lors, nous dégagerons quatre des éléments essentiels, ou figures rhétoriques, qui nous semblent rendre compte le plus justement et pertinemment de l’argumentation sceptique.

  • D’abord, la contradiction des opinions : le penseur évoque la contingence des opinions, l’aspect changeant du réel nous contraint à toujours considérer les positions contraires sans jamais y mettre un terme, bref, seule la suspension du jugement demeure l’issue possible.
  • Ensuite, la régression : chaque affirmation a besoin d’une preuve, mais chacune de ces preuves a aussi besoin d’une preuve, Sextus Empiricus montre que toute preuve en appelle à une autre, et ce à l’infini.
  • Le postulat : il en découle que si l’on veut dépasser le problème de la régression, nous devons poser une hypothèse qui soit invérifiable, ce qui est inadmissible selon lui.
  • Enfin, la relativité : chaque opinion est relative et entretient un lien déterminant et dépendant avec celui qui l’émet, il est donc déraisonnable de lui allouer le caractère de «vérité».

En somme, ce scepticisme ne reste pas infécond, en effet, c’est l’expérience qui doit servir de lumière afin d’éclairer la nature des phénomènes. Force est d’admettre que la pensée scientifique moderne témoigne d’une parenté, ou d’une filiation, d’une manière ou d’une autre, envers le courant sceptique tel que présenté. C’est l’expérience, principalement le doute, et non les spéculations à l’égard d’objets transcendants qui déterminent les raisons inhérentes à la recherche et la validité de l’entreprise scientifique.

Le rejet du dogmatisme

Le scepticisme grec fait le constat d’une «crise» de la connaissance, dont le responsable est le dogmatisme. En effet, certains «grands» philosophes s’empressent de faire l’affirmation de «vérités» qui n’ont aucun lien d’attache avec le monde réel, autrement dit, ils postulent le sens comme existant en dehors du monde, dans le ciel «platonicien». Évidemment, la référence à Platon n’est pas une surprise, lui qui représente ce courant contre lequel s’opposent les sceptiques. La question de l’Être occupe d’ailleurs un large pan la question dogmatique, c’est pourquoi nous dirons que la philosophie du scepticisme en est une de la séparation, du contre-courant, une philosophie qui refuse l’obsession des penseurs pour l’ontologie et les affirmations absolues. La connaissance ne peut prendre racine dans l’au-delà, parmi les intelligibles tels que Platon se les figurait par exemple. Par ailleurs, pour les sceptiques, le caractère distinctif des dogmatiques est de considérer un point, de donner la préférence «épistémologique» à une impression, concernant la conviction ou l’absence de conviction à propos d’une chose floue. Le scepticisme manifeste ainsi son mécontentement contre les penseurs qui se revendiquent de la vérité sans même avoir de preuve. En bref, les sceptiques s’opposent à la prétention d’atteindre la connaissance certaine, et plus particulièrement aux dogmes qui, dans ce contexte absurde où ils entrent en contradiction l’un avec l’autre, les philosophes postulent des entités de sens, et ce sans aucune nécessité pratique véritable.

Il semble donc que chaque théorie s’octroie son critère de vérité à elle, elle se reconnaît des prémisses qui sont «autoévidentes», c’est-à-dire des premiers principes, sur lesquels elle se lance dans des spéculations qui n’ont aucune résonnance pratique dans le monde, alors qu’elle se réclame du «vrai», autrement dit, leur présumée connaissance ne se base sur rien. Cependant, chaque théorie entre en conflit les unes avec les autres, et c’est d’ailleurs ce que dénoncent les sceptiques; si ces théories étaient si vraies comme le soutiennent les philosophes qui les conçoivent, la question doit être la suivante : pourquoi ne se mettent-ils pas d’accord, pourquoi ne reconnaissent-ils pas les mêmes prémisses?

La vérité et ses critères

Inévitablement, la question du scepticisme nous mène à considérer la conception de la vérité qui en découle. À partir de quoi pouvons-nous dire que quelque chose est vraie?

On peut examiner trois critères quant au jugement: celui qui l’émet ainsi qu’à partir de quoi il le fait, c’est-à-dire l’instrument qui est utilisé, puis ce qui est mis en œuvre pour l’effectuer. La véracité d’un jugement peut être relative à celui qui en est l’instigateur, soit en vertu de l’instrument ou de la manière. Or pour le scepticisme, celui qui émet le jugement à lui seul ne peut être considéré comme un critère de vérité, car il est «indéfini» et «incompréhensible». Un critère doit être certain, juste et sans embrouille. D’ailleurs, il est impossible d’évacuer le facteur erreur dans la prise en compte d’un jugement, les sceptiques affirment ainsi qu’on ne peut mettre en terme clair ce qu’est véritablement un homme sage, c’est-à-dire face auquel nous devons accepter les conclusions. L’essentiel ici est de comprendre que pour le sceptique, savoir qu’un instrument ou un jugement est vrai, c’est déjà prétendre savoir ce qui fait de la vérité une vérité, mais que sur ce point on ne peut arriver à une certitude. Effectivement, pour avoir le critère de vérité, ça nous prend déjà un critère de vérité pour le trouver, ce qui est sans issue. Finalement, il nous est impossible de savoir, sur la base d’un quelconque critère, si nous sommes dans le «vrai».

La suspension du jugement

Certains pourraient être portés à croire que les sceptiques se contraignent, par une telle attitude épistémologique, à l’inaction. Or, il nous apparait important d’expliquer pourquoi il s’agit là d’une incompréhension. En effet, il est essentiel, pour comprendre le scepticisme, de saisir la distinction qui est faite par ces derniers entre la connaissance absolue (épistémé) et la connaissance pratique ou instrumentale (Tekhne) et ce qu’elles impliquent. Le scepticisme grec ne renonce pas à connaître quoi que ce soit dans la totalité de son existence, il ne se condamne pas au silence, il admet la possibilité et la nécessité de l’action dans la connaissance pratique quotidienne. Cependant, c’est de consentir à une théorie inébranlable qui expliquerait ce qu’est la réalité, ce pourquoi elle est, qu’il refuse, il ne souscrit ainsi pas aux philosophies qui soutiennent, implicitement ou non, connaitre le vrai incontestablement et ainsi s’avancer là où il ne devrait pas. De surcroît, c’est en suspendant son jugement, et en n’accordant du crédit qu’aux apparences que le sceptique se limite à décrire ce qui se présente à lui, sans plus. Le sceptique affirme que nous n’avons accès qu’à des choses changeantes, notre rapport au monde se réduit donc à une expérience et non une relation par rapport à laquelle nous donnerions notre opinion ou notre avis. Dès lors, il nous semble raisonnable de dire que cette conception sceptique de la connaissance issue de l’accent mis sur la «tekhne» présente davantage de similarités avec la science telle que nous la connaissons aujourd’hui que celle défendue par certains philosophes au nom d’un idéal absolu. En effet, le scepticisme grec admettait déjà la faillibilité, la vérifiabilité, les possibles remises en cause et un doute général sur le monde, que les philosophies de l’absolue et de la certitude dédaignaient.

Enfin, pour le sceptique, il n’y a pas de vérité qui soit définitive, il entrevoit toujours la possibilité d’une contradiction sur la base d’observations nouvelles, c’est pourquoi nous pourrions dire qu’il illustre de manière cohérente une forme de prudence épistémologique dont des philosophes célèbres auraient gagné à faire usage.

Le scepticisme moderne

Bien évidemment, le scepticisme n’est pas mort avec la fin de l’âge d’or de la philosophie grec, c’est un courant qui est repris de différentes manières partout dans le monde à travers l’histoire de la pensée, mais nous nous intéresserons à présent au scepticisme tel qu’il fut repris par les modernes, en quoi il consiste, puis dans quelle mesure il est différent du scepticisme grec, afin de porter un regard critique sur l’héritage sceptique moderne.

C’est à travers les pages de son célèbre ouvrage des Méditations métaphysiques que le philosophe René Descartes jette les bases du scepticisme moderne, c’est donc sur ce dernier que nous nous attarderons majoritairement ici. Essentiellement, la méthode de Descartes consiste à révoquer l’ensemble des fondements de notre connaissance, le doute radical chez Descartes implique un retour sur nos opinions précédentes, il signifie que l’on doive considérer ce qui était tenu jusqu’à maintenant comme vrai pour faux. L’emphase est mise sur les sens, Descartes invite alors à douter de tout ce dont aurions pu être trompé auparavant, c’est toute l’expérience dans ce qu’elle a de plus vaste, à la fois simple et complexe, qui est remise en cause. Or le philosophe s’avance davantage sur le terrain sceptique; il met sur table l’hypothèse du malin génie, occupant une position omnipotente sur nous, qui viserait à nous mettre dans l’erreur, de sorte que nous serions convaincus d’être dans le vrai, mais en se trompant en réalité.

Cela laisserait donc entendre que toute possibilité de connaissance soit réduite à néant. Toutefois, c’est précisément à l’aide de cette démarche que Descartes soulève une certitude; savoir que je doute, c’est savoir que j’existe. En effet, s’il y a présence d’un doute, c’est qu’il y a un être qui doute, c’est le fameux « je pense (ou je doute) donc je suis » cartésien. C’est cette première certitude fondamentale qui permet à Descartes de dire que l’ego cogito existe, dans la mesure où il constate que cette «réalité pensante» est absolument indéniable. En revanche, l’existence du monde extérieur, des choses qui sont en dehors de cet ego, n’a pas été démontrée pour autant. C’est ainsi que le problème du solipsisme, repris à de multiples reprises sous différents angles après lui, se pose; Descartes pose l’existence du la réalité du «je» pensant avant celle du monde physique extérieur, il reste ainsi une étape majeure à franchir dans la démarche de prouver l’existence des corps et de leurs «essences».

Nous jugeons important de montrer dans quelle manière Descartes modifie le scepticisme, jusqu’à le dénaturer. En effet, selon nous, et nous verrons pourquoi, Descartes n’est pas un véritable sceptique. À vrai dire, la démarche cartésienne est aujourd’hui généralement associée au scepticisme à tort. En réalité, Descartes reprend les arguments et les attitudes sceptiques afin d’apporter une réponse finale par la suite, il souhaite mettre un terme définitif au doute qu’il préconise au départ (Sylvia Giocanti, 2002, p. 664). De fait, le scepticisme de Descartes, à l’inverse du grec, n’est pas permanent, il est provisoire. C’est uniquement en vue d’atteindre une vérité, un absolu, et non comme fin en soi que Descartes se fait le porte-étendard d’une démarche apriori sceptique, son scepticisme est préalable, il est là pour être dépassé. Par ailleurs, c’est ce qui caractérisera largement le «scepticisme» de l’époque moderne, qui considère le scepticisme comme une crise, un malaise, qui doit être résolu. En effet, c’est la « menace sceptique » qui se pose aux philosophes modernes qui les poussent à se pencher essentiellement avec tant d’ardeur sur le scepticisme, c’est-à-dire que le scepticisme se présente à eux comme un défi dans la mesure où il n’y aurait pas de vérité absolue selon cette approche, alors que ces derniers cherchent à tout prix à prouver l’inverse, à mettre sur pieds des vérités incontestables.

Par exemple, des philosophes comme Emmanuel Kant ou Edmund Husserl utilisent aussi la «méthode sceptique», mais se distinguent largement du scepticisme tel qu’il était pensé par les Grecs.  Effectivement, l’épreuve du doute, l’incertitude, la suspension du jugement ou l’épochè, ne sont que passagères, elles sont transitoires, car elle permet en fin de compte de parvenir à une certitude qui soit «parfaite», ce que refusait explicitement les Grecs! Le scepticisme que l’on associe à ces philosophes n’est plus une pensée qui les influence dans leurs conclusions, il se voit subordonné à des finalités «absolutistes» qui sont radicalement différentes du scepticisme d’origine. Bref, il semble qu’il soit déraisonnable de qualifier Descartes, comme ces philosophes, de sceptique, puisque c’est simplement par l’entremise momentanée d’un scepticisme qu’ils entendent rebâtir un système qui se revendique de la vérité, d’une réalité en soi, au-delà des apparences, le scepticisme grec aurait qualifié les objectifs de Descartes de dogmatiques. Ainsi, les solutions qui sembles adéquates pour les modernes devant cette crise du scepticisme sont une prise en charge du problème afin de mettre le pas sur des certitudes premières sur lesquelles s’avancer afin de s’imposer comme les garants de nouvelles vérités sur lesquelles construire de nouveaux systèmes de pensées.

C’est pourquoi nous dirons que les modernes, en commençant Descartes, ont pris un grand virage par rapport au scepticisme grec. Le sceptique grec faisait avant tout la critique des théories philosophiques qui prétendait à l’absolu, ce dernier s’appliquait simplement aux phénomènes, à ce qui lui apparaissait, alors que c’est expressément ce que Descartes cherche à dépasser. Les Grecs ne tentaient pas de remettre tout en doute, jusqu’à l’existence des corps du monde extérieur comme Descartes, ce ne sont pas eux qui ont soulevé le problème du solipsisme, car ils étaient porteurs d’une philosophie «pratique»; le scepticisme grec permettait tout à fait l’étude des relations de cause à effet dans la vie quotidienne, du «commun des mortels», de faire usage de la technique normalement sans aspirer aux dogmes, d’arriver à des savoirs qui sont utiles dans le monde sans nécessairement faire appel à des théories qui traitent de la vérité d’un point de vue absolu.

Bref, la pensée cartésienne laisse évidemment des traces dans la conception que se fera la tradition philosophique du scepticisme. Du point de vue de l’épistémologie, il marque l’héritage sulfureux du dualisme, qui soulève encore aujourd’hui des mésententes. Sur ces fondements laissés par Descartes, il y a donc cette opposition farouche entre le mentalisme et l’externalisme que l’on pourrait qualifier de faux débat aujourd’hui, mais qui ne cesse d’enflammer les arguments. Cependant, inévitablement, le scepticisme initial de Descartes dans sa démarche, dans la mesure où il n’est pas dépassé, implique manifestement une forme de mentalisme, c’est d’ailleurs ce que noteront de nombreux philosophes après lui. Il a sans doute ébranlé, selon certains, la connaissance par les sens. Les suppositions qu’il fait dans les Méditations métaphysiques, mises en ensemble, peuvent mener à croire par exemple que l’argument du rêve est indépassable, ou que l’on ne peut absolument rien connaître en dehors du fait que le «je» pensant existe, qu’il s’agit de la seule vérité et que tout le reste est croyances.

Enfin, le scepticisme grec répond avec davantage de fidélité à la comparaison que l’on peut en faire avec la science telle que nous la connaissons aujourd’hui. À cet égard, ils s’accordent en ce sens où ils admettent la possibilité de modifier nos savoirs sur le monde, la faillibilité de ce que nous disons à son sujet, de la remise en question de ce que nous considérons comme étant «vrai» dans le moment. C’est essentiellement dans ce rapprochement quant à la «Tekhne» que le scepticisme grec résonne à travers la science moderne. Certes, des questions pourraient être débattues par certains scientifiques à savoir si nous pourrions un jour atteindre la vérité objective et pure, mais il reste que l’attitude scientifique en général se caractérise largement par une attitude qui est semblable sur de nombreux points à celle des sceptiques grecs.

Il semble donc que le scepticisme grec et le scepticisme moderne présentent de nombreuses différences sur plusieurs aspects. Globalement, ces différences s’articulent autour du fait que les Grecs l’utilisaient de manière permanente, il s’agissait non seulement d’une perspective par rapport à la connaissance, mais aussi d’une manière de vivre. Tandis que les modernes concevaient le scepticisme comme un instrument primaire afin de le dépasser, ils voyaient dans le développement de la pensée sceptique, qu’elle soit philosophique ou scientifique, une menace qui devait être écartée, c’est donc contre lui qu’ils ont communément adopté ses bases pour tenter de le mettre hors de leur chemin. De Pyrrhon à Descartes, le scepticisme n’est plus le même, mais force est de constater qu’il s’agit d’une pensée dont l’histoire a du mal à se détacher, le scepticisme prend effectivement des racines profondes et ses arguments doivent être pris sérieusement[1].

 

Bibliographie

MARCHAND, Stéphane, « Le sceptique cherche-t-il vraiment la vérité ? », Revue de métaphysique et de morale 1/2010 (n° 65), p. 125-141

DENAT Céline, Etchegaray Claire, « Comment peut-on être sceptique ?». David Hume ou la cohérence du scepticisme moderne», Revue de métaphysique et de morale 1/2010 (n° 65), p. 93-108

DELATTE, A. Léon Robin. La Pensée grecque et les origines de l’esprit scientifique. Dans: Revue belge de philologie et d’histoire, tome 7, fasc. 1, 1928. pp. 277-279.

GIOCANTI, Sylvia, « Descartes face au doute scandaleux des sceptiques. », Dix-septième siècle 4/2002 (n° 217), p. 663-673.

CONCHE, Marcel, «Pyrrhon ou l’apparence», Presses Universitaires de France, ‎ 1994, 328p.

DESROCHES, Daniel. «La philosophie comme mode de vie chez Pierre Hadot», Encyclopédie de l’Agora, Grandes question, Dossier thématique, juillet 2011, 1-28.

DHILLY, Olivier, Piettre, Bernard. «Les grandes figures de la philosophie : Les grands philosophes de la Grèce antique au XXe siècle», l’Étudiant, 2007, 178 p.

 

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[1] Dans un autre ordre d’idée, Il serait finalement intéressant de se pencher sur la question des liens qui pourraient unir l’impact des sceptiques sur le développement des pensées nihilistes au sein des philosophies de l’existence.

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