Ce que l’on dit et ce que l’on comprend


CE QUE L’ON DIT ET CE QUE L’ON COMPREND

 

Commençons par une question triviale :

Qu’est-ce qu’il faut pour que deux personnes se comprennent ?

Une première réponse serait : ils doivent parler la même langue, par exemple, les deux doivent parler le français.

Toutefois, il est facile d’imaginer des situations dans lesquelles deux personnes parlent la même langue et ne se comprennent pas.

Est-ce qu’un ingénieur et un avocat se comprennent quand ils parlent des aspects techniques de leurs professions respectives ? Un psychanalyste et un comportementaliste ? Deux philosophes sur n’importe quel sujet ? Sans oublier de mentionner les différences portant sur l’éducation ou l’âge : les conversations entre un professeur universitaire et un agriculteur, entre un sexagénaire et un adolescent, elles certainement doivent faire face aux grandes différences non seulement de vocabulaire, mais aussi d’intérêts.

Dans chaque cas, leur vocabulaire est tributaire de l’éducation reçue et de l’expérience de vie accumulée, et donc de grandes différences entre eux peuvent générer du « bruit » dans la communication.

Ce qu’on peut percevoir, c’est que le fait d’avoir le même répertoire de mots n’est pas une condition nécessaire pour une communication réussie. Des exemples de malentendus abondent entre les gens de la même classe, culture, âge ou profession, la vie quotidienne en est pleine.

Deux petits exemples peuvent nous servir.

(A).

Dans la province où j’ai grandi (Bahia/Brésil), quand on jouait au foot c’était commun de, par exemple, « insulter la mère de l’autre » quand on était fâché pour n’importe quelle raison. Et chez nous, il était aussi très claire que cela n’était pas une offense grave et faisait partie du jeu. On échangeait plusieurs types d’insultes, comme c’est d’ailleurs très commun entre les jeunes, on faisait parfois une sale gueule, mais rare était la situation où il y avait vraiment une bagarre.

On peut dire donc qu’il y avait un type de communication réussie. On tous comprenait que « insulter la mère de l’autre » équivalait simplement à « je ne suis pas content ».

Diverse situation arrive avec deux garçons jouant au foot dans la province où mon père a grandi (Sergipe/Brésil). Là-bas, insulter la mère de l’autre c’est une offense très grave, on prend les mots au sérieux et donc il ne faut pas le faire à moins que l’on soit prêt à prendre un coup de poing.

Mais, entre eux aussi, la communication était réussie. Ils tous savait qu’il fallait laisser leurs mères « hors du jeu ».

Dans chaque cas, on voit, les réactions sont/étaient prévisibles. Il y a (eu) de la « vraie » communication.

Mais qu’est-ce que se passait lorsque des garçons de ma province jouaient au foot avec des garçons de la province de mon père (comme c’était, d’ailleurs, le cas quand je jouais au foot avec mes cousins) ?

Dans ce cas-là, c’est sûr qu’on va avoir des malentendus !

J’ai un souvenir de cette époque-là qui est encore très vivant.

On jouait au foot et j’ai insulté la mère de mon cousin plus âgé – qui était deux fois ma taille ! Je l’ai fait, bien sûr, sans la moindre intention de lui offenser, à lui ou à sa mère. Mais lui, il a pris les mots au sérieux et si je n’étais pas son cousin et beaucoup plus faible que lui, je suis sûr que je ne m’en serais pas sorti sans un œil au beurre noir.

Heureusement pour nous deux, il y a eu du temps pour discuter, expliquer et, finalement, dissoudre le malentendu.

Je lui ai expliqué que je n’avais pas l’intention de offenser sa mère, que chez nous on disait des choses comme ça et tout a bien terminé. Après des excuses et la promesse de ne pas le répéter, bien sûr.

La leçon a été bien retenue.

(B).

Un autre exemple, souvent exploité dans des films et séries télévisées, est la situation suivante.

Une femme essaye un bikini et demande à son copain :

— Qu’est-ce que tu en penses ? Regarde-moi bien et dis-moi la vérité : est-ce que je suis grosse ?

Son petit ami l’obéit. Il prend son temps, la regarde bien, pense et finalement il dit :

— Non, pas du tout.

Après quoi, il voit, étonné, sa blonde partir avec des larmes dans ses yeux.

Guy raconte ce qui s’est passé à son ami, qui lui dit :

— T’as fait quoi, tu l’as regardé ? Grosse erreur ! Dans ces types de questions, il ne faut surtout pas regarder. Tu dois simplement répondre sans même penser : « Grosse, toi ? Impossible ! »

Blague à part, ici aussi le malentendu est dû aux différences dans les perspectives, aux divergences dans les points de vues quant à la signification des mots et aux réactions qu’ils génèrent.

Du point de vue de l’homme, il a simplement fait ce que sa blonde lui a demandé. Plus que ça. De son point de vue, il a mis plus de temps pour la regarder précisément pour lui plaire. Dans sa tête, l’équation était simple : plus de temps, plus d’attention, plus d’amour.

Toutefois, la situation gagne une autre interprétation dans la tête de sa blonde.

Incertaine de son corps, elle prend cette pause comme une preuve d’hésitation, comme une confirmation qu’elle est grosse et qu’il ne veut pas lui dire la triste vérité.

* * *

On voit, donc, que notre réponse initiale à la question – qu’est-ce qu’il faut pour que deux personnes se comprennent ? – était beaucoup trop vague.

Les deux doivent parler la même langue, ça c’est sûr. Mais quelle « sous-langue » ? De quel groupe ou sous-communauté linguistique ?

Ce qu’on a vu, c’est que le sens littéral des mots n’épuise pas leur signification.

On a vu que, derrière les mots, derrière les sentences proférées, on doit parfois détecter l’intention du locuteur et essayer d’interpréter ses mots en accordance.

Avec quelle intention on dit ce qu’on dit ?

Et avec quelles présuppositions on entend ce qu’on entend ?

Ce que ces deux petits exemples nous ont montré, c’est que, même à l’intérieur d’une même communauté linguistique, il y a beaucoup de différences concernant le vocabulaire utilisé par les personnes, il y a beaucoup de nuances concernant la signification et l’interprétation des mots, lesquelles peuvent varier selon une multitude de facteurs : âge, sexe, éducation, profession, intérêts, etc.

Ce que ces deux petits exemples nous ont montré, c’est que :

  • Celui qui parle, il/elle parle à partir de son point de vue, à partir de son bagage culturel et personnel.

Similairement,

  • Celui qui entend, il/elle aussi entend à partir de son point de vue et utilise tout son bagage culturel et personnel pour interpréter ce qu’il/elle entend.

Le conflit ou le malentendu arrive, donc, quand il y a des différences importantes dans les respectifs points de vues, dans les respectifs bagages.

En effet, on voit que ce n’est pas suffisant de parler la même langue. Il faut raffiner notre réponse.

Il y a, pourtant, une idée qu’il nous faut garder dans cette réponse initiale.

L’idée précieuse et intuitive c’est que les deux doivent partager quelque chose afin qu’ils puissent se comprendre. On doit partager un vocabulaire, partager peut-être un ensemble d’expériences, partager des points de vue. Partager des points de vue dans le sens où celui qui parle doit essayer de prévoir comment ses mots seront interprétés par l’auditeur, et, de son côté, l’auditeur doit tenter de détecter l’intention derrière les mots du locuteur.

Lorsque nous parlons, nous le faisons toujours avec une intention, avec un but prétendu. Nous voulons, avec nos mots, atteindre un certain objectif, nous voulons obtenir une certaine réaction de notre interlocuteur. Toutefois, ce but ne sera atteint que si nous sommes capables d’anticiper en quelque sorte sa réaction à nos mots.

Or, plus nous connaissons notre interlocuteur – ses expériences, ses croyances, ses désirs ! –, plus nous serons en mesure d’anticiper sa réaction.

Et vice-versa. Plus nous connaissons la personne qui nous parle, plus nous serons en mesure de bien interpréter ses mots, de savoir ce qu’il/elle veut dire.

Dans notre deuxième exemple, l’homme aurait compris que sa blonde ne voulait qu’un petit éloge pour dissiper son insécurité ; et la femme aurait peut-être compris que son copain ne savait rien sur les femmes et, donc, aurait cru qu’il ne lui trouvait pas grosse.

* * *

Notons que ces exemples, si triviaux qu’ils soient, reproduisent des situations courantes dans toutes les sphères, soit quotidienne soit académique.

En effet, nous pouvons entrevoir dans les exemples mentionnés le schéma suivant.

Mots -> interprétation -> réponse (verbale/non-verbale)

Ou plus précisément :

Mots -> bagage culturel/personnel -> interprétation -> réponse

Comme on a vu, l’interprétation que chacun fait est tributaire de son respectif bagage culturel et personnel. C’est-à-dire, les mêmes mots dirigés à de différentes personnes peuvent générer de différentes réponses, de différentes réactions. Ainsi, la façon dont une personne réagit à un mot, une phrase, un comportement, est donnée en fonction de l’ensemble de ses expériences précédentes, de la manière dont cet individu a formé son ensemble de croyances, de la manière dont cet individu a forgé sa version particulière de la réalité.

Ce qu’on constate, donc, c’est qu’on ne peut pas parler de signification, d’interprétation, de communication sans aussi parler de croyances, d’expériences personnelles, voire de désirs et buts personnels.

Ce qu’on constate, c’est le rapport étroit qui existe entre les questions concernant le langage et la signification, d’un côté, et les questions concernant les croyances, les expériences – la connaissance – des individus, de l’autre.

En effet, plus on sait comment chaque individu construit sa vision de monde, plus on augmente notre probabilité de l’interpréter correctement et conséquemment de réduire l’écart entre ce qui est dit et ce qui est compris.

Parler du langage revient, donc, à parler de la connaissance.

D’une certaine façon, on pourrait même dire que la philosophie du langage est un chapitre – un très important chapitre – de la philosophie de la connaissance.

 

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