ALIÉNATION, SÉPARATION ET LA TRAVERSÉE DU FANTASME


ALIÉNATION, SÉPARATION ET LA TRAVERSÉE DU FANTASME

par Marcos Bulcao

Dans ce travail-ci nous voulons examiner le rapport, d’un côté, entre le processus d’aliénation et l’entrée du sujet dans le Symbolique; et de l’autre côté, le rapport entre le processus de séparation et la traversée du fantasme.

 * * *

En termes généraux, nous pouvons dire que le processus d’aliénation est corrélatif au fait de la rencontre de l’individu avec le langage, avec un langage qui surtout le précède, qui y était avant qu’il ne pense à exister. Un langage dont les règles et les codes sont déjà définis et dont le sujet n’y est pour rien. Ses lois lui sont extérieures, et il faut se conformer à elles s’il veut obtenir la reconnaissance de l’Autre qui parle. En effet, ce sera l’Autre qui lui apprendra à se servir du langage, l’Autre chez qui le sujet prendra tous les signifiants nécessaires à son utilisation.

D’autre côté, on peut dire que la rencontre de l’individu avec l’Autre se fait à partir de l’expérience de la satisfaction originaire. C’est l’Autre qui réalise pour lui l’action spécifique et met fin à la tension du besoin. Son intervention, toutefois, a comme conséquence plus que l’élimination de l’inconfort du tout-petit. En effet, “ l’enfant se nourrit de paroles autant que de pain ”(LACAN, 1956-1957/1994, p. 189), c’est-à-dire que l’enfant va enregistrer de cette expérience fondamentale aussi bien les traces mnésiques de l’objet que des mots prononcés à l’occasion. Cette intervention de l’Autre impliquera dès lors l’insertion de l’enfant dans l’ordre symbolique, ordre d’échange de signifiants. La première participation de l’enfant dans cet échange symbolique, nous l’avons vu, se fait à travers son cri, lequel devient signifiant à partir du moment où l’Autre l’accueille comme un message. C’est cet acte, cette réponse de l’Autre, le responsable par une espèce de “mutation signifiante”.

Le cri, comme signifiant primitif, joue dès lors plusieurs fonctions. En premier lieu, par exemple, le cri nous sert à avoir une première idée de l’objet hostile. En effet, nous avons la tendance à oublier les sensations corporelles de douleur, et donc sans le cri que l’objet désagréable nous fait pousser, nous n’aurions pas de moyen sûr d’identifier ce qui nous a causé la douleur et ainsi d’en éviter une nouvelle occurrence. “ Le cri remplit là une fonction de décharge, et joue le rôle d’un pont au niveau duquel quelque chose de ce qui se passe peut être attrapé et identifié dans la conscience du sujet ” (LACAN 1959-1960/1978, p. 42).

Deuxièmement, le cri joue la fonction d’appel, de demande de satisfaction à l’Autre. Or, dans la mesure où il ne se fait entendre en tant qu’appel sinon quand précisément l’objet n’est pas là, le cri peut assumer la fonction proprement signifiante de se référer à quelque chose qui manque, qui est absent (LACAN, 1956-1957/1994, p. 182). Finalement, dans la mesure où il sert à appeler l’Autre, le cri devient la première action spécifique du sujet et ainsi sert à représenter le sujet pour les autres signifiants.

Nous avons ici la paire minimale de la chaîne signifiante : S1-S2. S1 comme le substitut du cri, premier signifiant du sujet ; S2 comme le signifiant de la réponse, le signifiant qui fait du cri lui-même un signifiant[1]. Or, dire que c’est S2 qui transforme, dans un après-coup, le cri en un signifiant, cela équivaut à dire que c’est S2 qui inaugure la fonction proprement de signification du langage. En d’autres termes, ce n’est qu’après que la réponse de l’Autre a eu lieu que nous pouvons réellement affirmer qu’il y a eu quelque chose comme un message, un appel. S2 est donc “ le vecteur sémantique ”, puisque c’est lui qui donne, rétroactivement, sens à S1. La dimension du sens est ainsi dans l’articulation de S1-S2[2]. De cette façon, ce n’est pas seulement le fait de prendre S1 comme représentant mais surtout le fait de l’articuler à S2, ce qui produit le sens et, en conséquence, l’aliénation[3].

Examinons maintenant comme cela se passe en termes de l’articulation entre sujet et l’Autre. Représentons l’interaction des deux à travers ces schémas (LACAN, 1963-1964/1973, p. 236). 

Schéma 1

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Ce schéma peut être obtenu à partir de deux cercles ou deux ensembles : l’ensemble du sujet, foncièrement vide ; et l’ensemble de l’Autre, où se logent tous les signifiants et symboles du langage.

 Schéma 2

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Or, dire que l’ensemble du sujet était vide avant la rencontre avec l’Autre signifie précisément que le sujet est créé par le fait de cette rencontre, par le fait qu’il prenne un signifiant (S1) à l’Autre et l’utilise pour se représenter auprès des autres signifiants (S2). Qu’est-ce que cela veut dire, que S1 crée le sujet ? Cela signifie, en d’autres termes, que le sujet est fondé sur cette nomination du vide, sur cette “ matérialisation ” de l’absence. C’est donc le signifiant la première instance différencié, l’élément qui retire l’être du réel en le délimitant[4]. C’est-à-dire que le champ de l’être s’inaugure, s’instaure quand on pose des barrières, des limites à l’indifférenciation foncière du réel. Or, ce sont exactement les signifiants qui vont premièrement distinguer un “ dedans ” d’un “ déors ”, quelque chose qui est présent d’un autre qui est absent[5], par où nous pouvons dire que l’ontologie surgit avec le discours. Cela va nous autoriser même à identifier le champ de l’être à celui du discours[6].

Cela nous conduit à une conclusion très importante. Si nous affirmons que le champ du discours, le champ de l’être est celui du signifiant, de l’Autre, cela veut dire que le champ opposé, celui du sujet, est, en tant que tel, strictement condamné au silence, voire à la disparition. Autrement dit, S1, en même temps qu’il crée le sujet, il l’efface : quand “ le sujet surgit d’un côté comme sens, produit par le signifiant, dans l’autre il apparaît comme aphanisis ” (LACAN, 1963-1964/1973, p. 235). Son unique chance de ne pas s’effacer complètement est donc de ne pas choisir la voie du sens, la voie de l’aliénation. Cependant, s’il ne la choisit pas, il finit par tomber soit dans le non-sens, soit dans le silence[7]. D’où l’inversion du cogito: je suis où je ne pense pas. Je pense où je ne suis pas[8]. C’est là la condition de sujet essentiellement divisé, barré : le fait que le sujet en tant que tel ne se manifeste que dans l’intervalle de S1-S2, c’est-à-dire avant que le sens ne se constitue, mais après qu’un signifiant a été déjà capturé.

C’est l’idée qui peut être saisie du cogito dans un temps premier, c’est-à-dire le temps où il y a purement la constatation d’une existence (jugement de signification absolue : “ je suis cela ”), sans y avoir de l’attribution (jugement où l’articulation signifiante est déjà requise). Ce qui arrive, c’est que, chez Descartes, l’opération de séparation est première, tandis que chez Lacan elle vient en deuxième. Dans tous les cas, cependant, cette opération implique une coupure du binaire S1-S2.

 L’unaire et le binaire : S1 comme hors chaîne (S1 / $ º $)

 Ce qu’on doit remarquer, ici, c’est que il y a un temps “premier” où il n’y a pas encore d’aliénation signifiante. Pour qu’il y ait de l’aliénation, il ne suffit pas que le signifiant vienne de l’Autre, mais il faut d’autant plus qu’il y ait une concaténation entre les deux pôles. C’est l’articulation productrice de sens qui génère l’aliénation, le sujet étant piégé et effacé dans le processus de représentation qui a lieu dans le champ de l’Autre.

Donc, si l’on arrive à “ interrompre ” ce processus représentatif, c’est-à-dire d’articulation entre S1 et S2, l’on réussit à obtenir S1 tout seul et, comme tel, hors chaîne. Or, la clef de la différence entre aliénation et séparation réside exactement dans la différence entre S1 seul et S1 couplé avec S2. Au niveau de S1-S2, S1 a une valeur “ articulateur ”, c’est un signifiant médiateur entre le sujet et l’Autre. Autrement dit, dans l’aliénation, il y a l’immersion du sujet dans l’Autre, ses lois étant respectées et la reconnaissance étant voulue et obtenue[9]. Par contre, S1 seul a une valeur tout à fait opposée, il est un signifiant réducteur de l’Autre, qui s’installe, vaut, hors du système signifiant. Et si la chaîne est coupée, cela veut dire que le sujet n’est pas représenté dans l’Autre. Or, “ c’est dans la mesure où le sujet renonce à sa représentation signifiante, c’est-à-dire renonce à son devenir signifiant, qu’il est susceptible de devenir petit a. (…) Puisque petit a n’est pas un signifiant et S1, si c’est un signifiant, ce n’est pas un signifiant comme les autres, tous les deux semblent partager le statut de hors chaîne ”(MILLER, 1986-87)[10], et donc non articulés aux autres signifiants.

Voyons le schéma de la séparation :

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 C’est en effet la rencontre du sujet avec l’objet a, cause de son désir, qui lui permet de réaliser la coupure de S1-S2, et faire de S1 le signifiant de sa différence fondamentale, différence pure, irréductible. Or, ce qui arrive, c’est que S1 en tant que seul ne peut être du sujet qu’un représentant ponctuel, c’est-à-dire qu’il ne peut qu’indiquer la présence du sujet dans une phrase de signification absolue : “ tu es cela ”. Cette phrase a une signification “ absolue ” dans la mesure où elle n’a pas son sens ou déchiffrage dans les mains de l’Autre. Or, si l’Autre n’y est pour rien, cela signifie du même coup que ce qui y est révélé, c’est exactement ce qui est plus intime au sujet, sa vérité la plus particulière. Donc nous voyons l’association étroite entre cette vérité et l’objet petit a : l’objet a, en tant que lié au plus intime désir inconscient du sujet, est proprement le produit de cette révélation, est ce qui surgit derrière les insignes qui occupent cette place de l’Un (S1) et qui représentent le sujet pour les autres signifiants. Coupé le “ pour ” de la relation, il ne reste au sujet qu’être “ représenté ” par son propre manque, indice de jouissance : a / $[11].

 Séparation et Traversée du Fantasme

 Le passage du sujet aliéné au sujet séparé a d’autres implications. En premier lieu, il implique une délimitation foncière entre le sujet de l’inconscient et le moi. Nous voyons, effectivement, que le sujet de l’inconscient est du côté de la vérité évanescente, du S1 tout seul et hors chaîne. Par contre, le moi est du côté de l’Autre, de la chaîne articulée, du discours intersubjectif et de la vérité cautionnée par un pacte institutionnalisé. L’opposition profonde entre le sujet de l’inconscient (le je) et le moi se révèle ainsi par l’intermédiaire de l’opération de séparation, laquelle fait apparaître non seulement un autre type de vérité, mais aussi un autre type de demande, une demande déconnectée de l’Autre.

Or, ce mouvement de déracinement de l’Autre, apporté par l’opération de séparation, coïncide avec la traversée du fantasme, la deuxième implication que nous voulons examiner. Le fantasme, en effet, est “ l’instrument ” privilégié pour déchiffrer les différences et les connexions entre le je et le moi, et entre celui-ci et la jouissance.

* * *

Qu’est-ce que le fantasme ? Le fantasme, à proprement parler, se constitue comme une défense contre le réel. Il est une espèce d’écran qui dissimule la rencontre avec le réel et le rend supportable au sujet. En d’autres termes, il y a quelque chose qui vient du réel qui est intolérable au sujet, quelque chose qu’il doit masquer, obturer. Cette “ chose ” est la castration, c’est le manque primordial qui frappe au porte du sujet dès ses premiers moments d’existence. En effet, c’est en raison du fait que l’objet de satisfaction manque (par exemple, le sein de la mère), que l’enfant devient un sujet désirant. Si la mère était toujours là, le sujet n’adviendrait jamais, car il n’y aurait pas le mouvement inaugural de la demande. Comblé, l’individu resterait au stade de l’inertie perpétuelle. Nous voyons ainsi que la castration et l’aliénation s’impliquent réciproquement, puisque c’est la première qui pousse le sujet à aller à la rencontre de l’Autre (LACAN, 1966-1967)[12].

L’objet est alors manquant, et le sujet va justement homologuer cette perte de l’objet en formant un fantasme. Dans ce premier moment, ainsi, le fantasme n’est plus que la représentation imaginaire de l’objet perdu. Cet objet qui sert de support au fantasme est donc l’objet qui cause et met en mouvement le désir du sujet. L’objet du fantasme est l’objet a, ce qui est bien indiqué par son mathème : $ à a[13].

Cependant, le fantasme n’est pas seulement une formation défensive, un résultat d’une mauvaise rencontre avec le réel, un effet de ce désir primitif de l’objet perdu. Le fantasme est aussi la matrice des désirs actuels. À travers le fantasme, toute la réalité du sujet va même être traversée par le désir, car le fantasme fait cadre à la réalité. Autrement dit, nous pouvons voir aussi dans le fantasme une fonction organisatrice de la réalité humaine et, en tant que telle, le fantasme n’est pas seulement une fonction purement imaginaire, mais aussi bien une fonction symbolique[14]. Son mathème le laisse déjà entrevoir sous la forme de cette barre ($) qui divise le sujet à jamais, qui est la marque de son entrée dans le langage et de son assujettissement à lui. De cette façon, le fantasme est un concept qui permet de nouer les trois registres : le symbolique (représenté par la barre du $), l’imaginaire (petit a) et le réel (petit a)[15].

Toutefois, ce n’est pas seulement à la pulsion et au sujet de l’inconscient que le fantasme a des rapports. Il l’a aussi au moi. En effet, le rapport du fantasme à la pulsion[16] et au sujet de l’inconscient s’est révélé immédiatement, puisque le fantasme s’est posé précisément comme une espèce d’habillage et de voile de la pulsion. Réellement, si le fantasme peut ordonner le rapport du sujet à la réalité, c’est qu’il cadre la corrélation du sujet à la jouissance.

* * *

Cependant, il nous faut maintenant examiner son rapport au moi, à l’instance qui est chargée précisément de modifier le monde pour obtenir de la satisfaction.

Le sujet de l’inconscient, nous l’avons vu, est le vrai sujet du désir, le vrai porteur des ambitions pulsionnelles. Le moi, par contre, est l’intériorisation, dans un certain sens, des lois du langage, des lois de l’Autre. Il est le représentant d’une loi extérieure, d’une loi étrange et étrangère. De cette façon, quand le moi essaiera d’organiser les modes de satisfaction du sujet via l’altération réelle du monde extérieur, il va le faire en trouvant un compromis entre les exigences des pulsions et celles de l’Autre. En d’autres termes, le moi essaiera de satisfaire les pulsions sans risquer de perdre l’amour de l’Autre.

La nécessité de ce compromis remonte à l’apprentissage fondamental du moi, à l’occasion de ses premières expériences. De fait, nous l’avons vu, le moi a appris que la satisfaction hallucinatoire ne lui servait pas, et que la “ bonne ” satisfaction venait toujours de l’Autre. Or, cela étant, le moi a fini par confondre l’objectif de trouver la satisfaction avec l’obéissance à l’Autre, il a fini par confondre la recherche de satisfaction pulsionnelle avec la recherche d’amour. Autrement dit, le moi est arrivé à la conclusion que, si la satisfaction venait toujours de l’Autre, il faudrait alors le tenir en haut compte, c’est-à-dire qu’il faudrait le respecter, lui obéir, dans l’intention d’obtenir de lui la garantie de la satisfaction future.

De cette manière, le moi va barrer, empêcher toute motion de désir qui précisément compromet le respect et l’amour de l’Autre. Et c’est là le paradoxe humain : afin de garantir la satisfaction, il se prive de la satisfaction. Il l’empêche parce qu’il est piégé dans l’illusion qu’il ne peut obtenir de la satisfaction qu’à travers l’Autre, à travers son désir et sa légitimation.

Le moi, ainsi, apprend à sacrifier la pulsion pour l’amour. On apprend au moi à renoncer au plaisir de l’érotisme pour être aimé. Ce qui se passe alors, c’est une intériorisation de l’Autre, de ses prescriptions et de ses interdits. Le moi est la voix de l’Autre, son interprète interne. Il est le sujet identifié aux idéaux de l’Autre. C’est ce qui a permis à Lacan d’installer, dans sa théorie, à la place du moi, le langage et ses lois, le langage et son articulation structurale.

* * *

Mais pourquoi avons-nous dit justement que ce serait le concept de fantasme qui servirait de pont entre la question du sujet — et derrière elle, celle de la jouissance — et le moi ? Tout simplement parce que l’objet du fantasme est précisément ce qui se pose entre l’objet de la pulsion et “ l’objet du moi ”, entre la pure volonté de jouissance et la demande désespérée d’amour.

En effet, c’est à travers le fantasme fondamental que les exigences pulsionnelles trouvent leur dimension psychique en termes de contenu organisé, contenu qui sera utilisé par le moi pour faire face à la réalité intolérable. Le fantasme fondamental est, de cette façon, non seulement une espèce de guide d’interprétation des événements qui atteignent l’appareil psychique, mais aussi un moyen d’accéder à la jouissance. C’est ainsi que le fantasme joue le double rôle d’accuser une mauvaise rencontre avec le réel et de fournir le matériau à partir duquel la réalité peut devenir de nouveau un “ espace habitable ”[17]. En d’autres termes, c’est à cause du fantasme que toute rencontre avec le réel cesse d’être impossible à supporter.

Cette liaison entre la pulsion, le fantasme et le moi se montre encore plus claire dans le cas de la satisfaction sublimatoire, où le moi réussit précisément à conjuguer les exigences de l’Autre (sa demande d’être aimé) et les exigences de la pulsion. Cette conjugaison est possible justement quand les objets fantasmatiques qui mobilisent la libido trouvent aussi une approbation de la société, c’est-à-dire quand ils sont socialement valorisés (LACAN 1959-1960/1978, p. 113).

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Cela dit, ce que nous pouvons constater, c’est que le moi, lui-même, n’a pas ce que l’on peut appeler une “ volonté propre ”. Si le moi lutte pour un compromis entre la pulsion et l’Autre, refusant maintes fois à la pulsion un moyen de se satisfaire, cela n’est ainsi que par le fait que le moi est le résultat d’un argument fallacieux, celui qui dit que, pour obtenir de la satisfaction, il faut d’abord y renoncer.

Nous voyons ainsi que le moi est un faux sujet, puisqu’il ne désire, à proprement parler, rien. Au contraire, cette demande d’amour du moi n’est pas un vrai désir et n’a qu’une seule racine : la pulsion, son exigence de jouissance. En d’autres termes, c’est parce que le moi veut garantir la satisfaction pulsionnelle qu’il se fait esclave des lois de l’Autre. En faisant cela, le moi paraît changer de maître mais en réalité il n’y a qu’un seul et unique maître : la pulsion. Ainsi qu’il n’y a qu’un seul et vrai sujet désirant, le sujet de l’inconscient.

De fait, si nous nous retournons sur nos constructions initiales, nous nous rappellerons que la pulsion ne vise qu’une seule chose : la satisfaction, et celle-ci ne peut être obtenue que par la répétition du parcours du frayage primordial. C’est là la réalité de la pulsion et l’unique réalité vraiment irréductible du sujet : la pulsion exige la répétition de ce chemin et c’est tout. Rien n’importe plus.

Cependant, cela paraît un peu drastique à affirmer, puisque — à partir de l’examen du fonctionnement de l’appareil psychique — il est devenu clair que la façon dont on parcourt ce chemin est très importante. Dans le cas contraire, on risquait d’halluciner jusqu’à la mort. Or, c’est justement cela le point irréductible de tout sujet humain. La pulsion, c’est une pulsion de mort, qui ordonne la répétition à n’importe quel prix. Mais, alors, pourquoi sommes-nous sortis du circuit hallucinatoire ? D’une façon accidentelle, l’on peut le dire. Prématurés et incapables de faire n’importe quoi, il arrive qu’un autre être humain nous sauve la vie. Nous avons vu le jour parmi des êtres qui prennent à leur charge la survivance du tout-petit. Avec cette aide de l’Autre, nous avons nos premiers besoins satisfaits, et c’est à partir de ce fait, de ce mouvement de l’Autre vers nous-mêmes, que les chemins de satisfaction pulsionnels vont s’inscrire dans notre système mnésique. De cette façon, c’est parce que nous dépendons de l’Autre pour survivre que nous finissons par construire des chemins de satisfaction qui se détournent, peu à peu, de la stratégie rapide, directe et suicidaire de l’hallucination indéfinie.

Cette relation de dépendance a une conséquence encore plus élargi, quand nous pensons qu’elle nous inscrit dans un système d’échange symbolique et nous oblige à utiliser des mots pour nous référer à des objets, des signifiants pour décrire des sensations et pour déterminer des objectifs. Ce qui devrait être un simple moyen de retardement de l’obtention de satisfaction (ne pas halluciner jusqu’à l’arrivée de la bonne perception) a fini par se transformer dans un long détour plein de courbes sinueuses. Or, c’est justement ce détour qui constitue ce qui est proprement humain, et c’est ce sujet humain qui a éveillé l’intérêt de Freud et puis celui de Lacan. Ce sujet qui ne sait rien sur ses désirs fondamentaux et dont l’unique possibilité d’y accéder s’offre au moyen des remaniements successifs de leurs inscriptions mnésiques. C’est pourquoi la psychanalyse utilisera une technique qui se centrera sur la parole, puisque c’est seulement à travers les mots que nous pouvons pénétrer un petit peu dans ce terrain méconnu. La révolution freudienne consiste exactement en cette découverte que le sujet humain méconnaît son désir irréductible. Ainsi averti, il pourra avoir une écoute spéciale dans sa pratique clinique, une écoute qui a son attention dirigée pour ce qui se répète, pour ce qui se travestit, se transforme, mais toujours persiste et revient. C’est dans cette insistance que Freud va reconnaître les desseins de la pulsion et pourra essayer d’entreprendre la cure. “Cure”, cependant, ne signifie pas ici donner ou restituer au sujet la liberté absolue sur ses chemins de satisfaction, mas lui permettre une certaine mobilité en ce qui concerne tout accès possible à ces modes de satisfaction. La “cure” psychanalytique ne vise pas à restituer au sujet le pouvoir total de son destin et de ses désirs, mais seulement lui donner la possibilité de travailler, d’agir sur un terrain de contingence, sur une petite brèche qui s’ouvre dans le réel pulsionnel.

C’est pourquoi tout le travail analytique se centre dans l’abord du fantasme, parce que c’est par son intermédiaire que le sujet peut accéder à sa propre jouissance et espérer à partir de là un changement de celle-ci. La cure psychanalytique ne vise ainsi qu’à donner au sujet la chance de faire sienne sa propre vérité, sien son propre style. Un style qui vient surtout de l’objet petit a, et non pas un style importé de l’Autre. Ce qui la cure vise, c’est la traversée du fantasme, ce mouvement qui implique l’assomption du manque fondamental, l’assomption d’un signifiant qui n’acquiert de signification que par rapport à l’objet cause de désir; en un mot : qui implique que le sujet puisse renoncer à sa représentation signifiante et devenir lui-même petit a.

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RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

 LACAN, J. Écrits, Paris: Éditions du Seuil, 1966

(1956-1957/1994) Le Séminaire, livre IV, La relation d’objet, Paris : Seuil.

____. (1959-1960/1978) Le Séminaire, livre VII, L’étique de la psychanalyse, Paris : Seuil.

____. (1963-1964/1973) Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse,Paris : Seuil.

____. (1966-1967) Le Séminaire, livre XIV, La logique du fantasme, inédit.

MILLER, J.-A. (1986-1987) Ce qui fait Insigne, cours inédit, Paris.

 


[1] C’est dans ce sens-là qu’on peut dire que le vrai signifiant premier, c’est S2, puisqu’il précède logiquement la constitution de S1. C’est-à-dire S1 n’est signifiant qu’à cause de S2.

[2] Chez Freud aussi, la dimension de la signification, du sens, appartient au territoire de l’articulation entre les représentations.

[3] Le processus d’aliénation consiste précisément en ceci que le sujet se fait représenter par un signifiant pour d’autres signifiants. La clef est dans la préposition “ pour ”, préposition qui indique l’assujettissement aux lois de l’Autre.

[4] En un mot, le signifiant est la première substance. D’après la théorie de Lacan, nous sommes amenés à conclure que la substance, l’être, est du côté du signifiant, et pas du côté du sujet (ce qui corrobore notre lecture de Descartes, qui établit que ce n’est que dans le temps deux du cogito qu’il y a la pétrification du sujet dans une substance, c’est à savoir quand Descartes détermine que l’essence de l’être, c’est la pensée. Donc, temps de l’aliénation, de la disparition du sujet en tant que tel.

[5] Réellement, l’opposition présence-absence est l’opposition la plus importante de l’ordre symbolique. En effet, c’est grâce à cette distinction que l’enfant passe de l’ordre du besoin à ce de la demande. Si la mère ne s’absentait jamais, il n’y aurait de chance pour que l’enfant se mette à désirer, à concevoir quelque chose comme manquante.

[6] Qui est justement le champ de l’Autre. Ce même résultat pourrait être atteint par une autre voie, par l’intermédiaire des termes freudiens. En effet, nous l’avons vu, le résultat de la capture du réel pulsionnel, indifférencié et désordonné, est la construction de Bahnungen, dont l’articulation en réseau équivaut à une chaîne signifiante. C’est-à-dire, ici comme là, il y a comme résultat de l’imposition d’une structure déterminé au réel est la production de sens. De fait, être est surtout être nommé, être distingué, être posé comme différent d’une autre chose quelconque. Donc chez Freud, la production du sens comme produit de l’articulation des représentations. Chez Lacan, la production du sens comme résultat de l’articulation des signifiants.

[7] Descartes aussi atteint la vérité première du cogito à travers un choix de refus du sens. En effet, c’est à partir de la décision de douter que l’édifice de la connaissance peut ruiner et donner occasion à l’apparition du cogito dans son première formulation. Cependant, contrairement à Lacan, ce que Descartes cherche, à la vérité, c’est justement le mouvement d’aliénation, mouvement vers la garantie de l’Autre.

[8] cf.  Lacan, J. Le Séminaire, livre XIV, La logique du fantasme, cours du 14/12/1966 ; 11/01/1967, inédit. “ Penser ” est utilisé ici dans le sens de l’articulation signifiante entre S1-S2. Cela  respecte aussi le texte freudien, pour qui penser c’est surtout articuler les représentations. Ainsi : “ je suis où je n’articule pas ” équivaut à “ S1, quand séparé de S2, dévoile $ ”. Mais si la disparition du sujet est conditionnée à l’articulation de S1 et S2, cela veut dire que S1 tout seul ne suffit pas à effacer $, ce qui paraît contredire ce qui a été dit quelques lignes ci-dessus. Ce paradoxe sera résolu à partir de la notion de séparation, qui donne un statut spécial à la condition de S1 seul, inarticulé à S2.

[9] La notion de reconnaissance est, en effet, essentielle. Elle implique l’idée d’un pacte, d’un consensus autour de quelques principes ou lois, qui doivent donc être obéis.

[10] MILLER, J.-A., Ce qui fait insigne, cours du 21/01/87. (21/01/87).

[11] Ce “ devenir petit a ” est proprement ce que Lacan élabore sous la notion de “ traversée du fantasme ”.

[12] LACAN, J. (1966-1967) Le Séminaire, livre XIV, La logique du fantasme, cours du 18/01/67.

[13] À lire : sujet barré poinçon de petit a.

[14] “ La réalité toute, n’est rien d’autre que montage du symbolique et de l’imaginaire ” (Lacan, J., La logique du fantasme, cours du 16/11/66).

[15] Ce double aspect (imaginaire et réel) de l’objet a se justifie, d’une part, par le fait que tous les objets qui prétendent assumer la place de l’objet manquant jouent un rôle de suppléance et donc un rôle imaginaire de remplissage. D’autre part, l’aspect réel de l’objet a devient évident quand on se souvient de sa définition en tant que plus-de-jouir, c’est-à-dire en tant que reste inassimilable et pourtant actif dans le psychisme.

[16] Car l’objet du fantasme est, dans un certain sens, aussi l’objet de la pulsion, l’objet a. Cependant, l’objet du fantasme ne coïncide pas totalement avec celui de la pulsion, puisque l’objet de la pulsion ne doit pas être confondu avec les formations imaginaires du fantasme. L’objet pulsionnel doit être abordé plutôt du côté du plaisir de la bouche que du côté du sein imaginaire qui le suscite.

[17] C’est-à-dire que le moi va substituer la réalité intolérable en puisant dans le monde fantasmatique le matériel qu’exigent ses nouvelles formations de désir.

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